JOURNAL 2005

Décembre

Nuits d’enchantement à Dublin

Le 11 décembre

Je ne vous chanterai pas l’horrible litanie des souffrantes délices dont je jouis sur cette île : vous avez déjà vécu tout cela avant moi. Je bois pintes assez gaiement depuis mon arrivée, il faut bien le dire, et j’écoute dans les pubs ces aèdes amateurs qui, dès lors qu’ils ont ouvert la bouche, vivent à moitié dans le passé, si ce n’est plus, tant leurs rimes charrient tout un répertoire d’histoires aujourd’hui éteintes, mais qui attisent dans l’âme sensible les douloureuses flammes de la mémoire. Il est très éprouvant de sentir la voix sacrée de ces hommes préserver le fil du temps, que mille morts ont tenté de rompre. L’Irlande, comme tous les pays, a eu ses martyrs et tout un peuple de héros anonymes. Mais comme aucun autre pays, l’Irlande les chante encore à travers la bouche de ses enfants, le soir, très humblement, sous la vieille et chaleureuse charpente d’une taverne à l’écart des touristes. Là, dans la vibration proche et familière de quelques gorges, l’ivresse naît de la communion de cœurs connaissant eux aussi, tous ensemble, le plaisir et la souffrance, les joies désespérantes de l’amour et la tristesse bénéfique de la mort.
J’ai aussi entendu il y a quelque temps une jeune femme blonde, toute de cuir vêtue (quoique « vêtir » soit en la circonstance un verbe bien exagéré tant la belle onduleuse ne daignait pas cacher aux regards exorbités de la foule un certain nombre d’avantageuses parties de son anatomie), chanter comme une folle, danser comme un serpent, affrioler comme le Mal. Elle était l’âme et la lumière de son groupe, propulsant dans la chair du public des cris mélodieux, douloureux et – je dois dire – beaux. D’autres fois, dans d’autres endroits plus troubles, j’ai vu des Irlandaises furieuses s’agitant d’une manière inhabituelle sur la piste de danse, noyant leurs visages sous leurs cheveux, tapant du talon sur le parquet détraqué, semblant connaître sous mes yeux tous les spasmes de l’amour ou de l’agonie ! Expérience séduisante de ces preuves manifestes de la damnation. Des furies gueulant et se tortillant en cadence comme si elles brûlaient vives…
Hier soir, de jeunes adolescents ont joué quasiment toute la nuit dans une cave si envoûtante que j’aurais juré que c’était le fond de mon âme. Des chansons à vous briser les os ruisselaient à travers les lèvres de deux jeunes filles aux yeux doux; les cordes pincées, les vibrations des instruments ne pouvaient qu’être celles de mon cœur; chaque battement de pied des musiciens marquait en moi le rythme joyeux de la vie avec l’implaccable fermeté de la mort.

La Mort et les rêves

Le 11 décembre

Je me fiche pas mal de la Mort, parce que j’ai dans ma vie des rêves extraordinaires qui la précèdent, la préfigurent et la dépassent.

Novembre

La maison de création

Le 26 novembre

Rêve de cette maison au rez-de-chaussée de laquelle se trouve une sorte de comptoir de bar sur lequel se trouve une rangée d’ordinateurs. Là, des femmes créent – ouvrières irréelles, de la plus extraordinaire beauté (comme sur de rares affiches de publicité), ouvrières des temps modernes dans cette agence de création. À droite, je prends les escaliers, après avoir jeté un coup d’œil dans la salle (une femme manipule des papiers et des photos, les autres sont concentrées devant leur écran). Donc, je monte. Et là haut, une sorte de bordel. Des femmes belles et nues. Grande obscurité mais la lumière du jour filtre assez pour me laisser voir par endroits leur nudité… À laquelle je ne prête qu’une attention très distraite. Je rencontre S. de R., qui est là avec son amie. Il me salue et redescend en ricanant, comme à son habitude. Je fais le tour de l’étage. Suis extrêmement tenté sans avoir aucunement envie de céder. C’est être tenté pour être tenté qui me plaît exclusivement. Je redescends les escaliers. Je pars, et certaines femmes, qui venaient déposer là leur candidature, se rendent compte que je viens de prendre leur place : j’ai été accepté, parce que mieux qu’elles et que quiconque je sais « créer des images et écrire des rêves ». Mais je suis si sublime que j’occuperai mon poste de loin, d’ailleurs, comme depuis un autre monde, supérieurement et sans jamais être mêlé à elles. Elles me regardent partir et savent que je suis leur maître. Que leurs désirs sont à la merci de mes mots et de toutes mes magiques imageries.

Un petit testament avant de prendre l’avion

Le 9 novembre

Si demain je meurs (si, par exemple, mon avion s’écrase), cette petite lettre ne sera pas drôle. J’espère en cet instant qu’elle ne sera pas non plus nécessaire, mais dans tous les cas, cette espérance est limitée, car il faudra bien qu’un jour je meure. Ce peut être demain. Ce peut être dans cent ans. Au fond, il n’y a pas de différence : combien d’êtres humains ont été empêchés par la mort d’accomplir un long séjour sur la Terre ? La durée d’une vie importe peu. Le bonheur non plus. Ce qui compte, c’est d’essayer d’être juste – et sur la Terre, être juste c’est aimer les malheureux pour leur malheur.
Si demain je meurs, j’aurai vécu mon séjour sur la Terre. Et rien ne dit que, plus long, il eût été meilleur. Car j’ai semé, moi aussi, mon lot de péchés; et je n’ai pas été bon suffisamment. D’autres vivront mieux que moi : plus grandement, plus saintement.
Ce qui provoque la peine, c’est le souvenir d’une chair bien aimée. Ceux qui la pleurent la voudraient de retour, ne fût-ce qu’une seconde, pour pouvoir l’embrasser à nouveau, lui redire leur amour avec un cœur plus serré, plus sincère et plus fort que jamais. Mais je sais qui m’a aimé et qui j’ai aimé : je le sais assez profondément pour que, si je meurs, personne n’ait à regretter de ne me l’avoir pas suffisamment montré. Je sais même la forme d’amour dont ont été capables envers moi ceux qui l’ont le plus maladroitement exprimé; et je sais les contrariétés de ceux qui ressentiront dans leur cœur ce tourment singulier que provoque la conscience de n’avoir pas été assez bon envers un mort. C’est à ceux-là, qui connaîtront quelques remords après ma mort, que j’aurais voulu pardonner le plus; car j’ai passé mon temps à vouloir les comprendre, c’est-à-dire à voir en eux toute la bonté réelle que les circonstances de la vie avaient cachée. Moi non plus, je n’ai pas toujours bien aimé. Trop souvent, j’ai aimé pour moi-même et non pour ceux que je devais aimer.
L’image du crash sera terrible. Elle se réanimera dans les mémoires aux côtés des moindres souvenirs que l’on aura gardés de moi. L’idée de ma souffrance se prolongera dans la souffrance de ceux qui cultiveront cette idée. Ma souffrance d’un moment fera celle de chaque moment dans l’âme de ceux qui m’aiment. Pourtant, songez que cet avion n’a rien fait que de juste : car mon corps, comme celui de tous, devait tôt ou tard redevenir poussière. L’âme existe et, quand bien même elle n’existerait pas, son néant serait tout. Peu importe le reste. Peu importent mes restes. Mon âme n’est pas mon corps. Et mon âme, qui n’est peut-être rien, peut être tout : cela seul compte. Cela seul doit importer. Mon âme n’est pas seulement mon âme : elle est le meilleur de mon âme. Elle est ce qu’en elle-même elle a su être de meilleur. Et par conséquent elle sera présente dans le meilleur de l’âme de ceux qui m’aiment : mon âme n’est pas importante. Mais le meilleur de mon âme, ce dont mon âme a été capable de meilleur, cela doit importer à toute âme – et cela est l’âme même de mon âme et de toute âme. Cela seul compte. Le meilleur de notre âme est supérieur à notre âme : nous communierons tous et nous ressusciterons tous dans le meilleur de notre âme, qui est le meilleur de mon âme et aussi le meilleur de la vôtre. Car c’est là que Dieu nous rejoint, c’est là que nous pouvons l’étreindre et c’est là seulement qu’Il pourra nous étreindre tous dans l’Éternité.
Pleurer un visage cher, pleurer un corps, ce n’est pas me pleurer : car je vous aime, vous que j’aime, et cela ne se déchire pas dans le choc des carlingues, ni ne périt dans aucun brasier. Je vous aime : ne laissez pas la tristesse fraterniser avec mon souvenir, car je vous aime sans tristesse et c’est trahir mon amour que d’y ajouter ce que je n’y mets pas. Je vous aime plus fort que tout, vous que j’aime, et le Ciel et la Terre ne peuvent contenir tant d’amour. Ne laissez pas la tristesse devenir votre frère, votre fils, votre petit enfant. Ne laissez pas le mal de la tristesse devenir votre ami, votre amoureux, votre prochain. Je suis votre frère, votre fils, votre petit enfant. Je suis votre ami, votre amoureux, votre prochain. Je ne suis pas la tristesse. Ne faîtes pas de moi celui que je ne suis pas. Ne me remplacez pas par la tristesse, car je vous aime et il n’est pas triste que je vous aime. Si vous m’aimez, il n’est pas triste que vous m’aimiez; et c’est la tristesse, non pas moi, qu’il faudra patiemment redescendre au tombeau.
Je serai toujours vivant dans l’Espérance que mon Amour, qui est le meilleur de mon âme, rejoindra le meilleur de la vôtre. Sur la Terre comme dans l’Éternité, je serai toujours vivant dans l’Amour où Dieu étreindra le meilleur de nos âmes, qui est son Amour.

Octobre

Contre-petterie contre cœur

Le 9 octobre

J’aurais pu imiter Baudelaire et intituler ce journal électronique Mon cœur mis à nu. Mais comme Mon cul mis à l’honneur m’a semblé un titre non moins pertinent, je m’en suis bien gardé.

Post premier

Le 9 octobre

Sentant ma mort prochaine, j’ai voulu faire quelque chose de trivial, quelque chose d’accroché au fil des jours, pour tenter de décrocher – si cela est possible – l’éternel camouflé dans le quotidien. Parce qu’elle est indépendante des électrons périssables qui constituent ce blog, cette tentative n’est-elle pas, par elle-même, quelque peu voisine de l’éternité ?