JOURNAL 2006
Sur une plage
Le 13 juillet
Sur la plage étendue au soleil, tel un rideau pailleté étincelant
sous ses pieds, Alaïs s’avançait gracilement, le cœur
braisé par le feu de l’été. Autour de ses chevilles
s’enlaçait la caressante lave du sable chaud, et je sentais la
lenteur désirée de son allure, car elle puisait un plaisir illimité à enfoncer
chacun de ses pas dans cette voluptueuse sensation. Mes regards s’abreuvaient
de la mordorure de sa peau et du flot de ses longs cheveux noirs, que venait
fendre le parfait arrondi de son épaule. Je marchais légèrement
derrière elle, de sorte que je ne pouvais voir ses yeux, mais, malgré sa
démarche de girafe élancée, ils fixaient l’horizon
avec la viligance des grands félins. Elle poursuivit cette flânerie
pendant un temps qui me parut l’éternité et moi je laissai
cavalcader mon érotisme indiscipliné le long de la fine rigole
que sa colonne vertébrale traçait dans la vallée divinement
brunie de son dos.
Destin et Liberté
Le 11 juillet
Il n’y a que les âmes aveugles qui ne croient pas au Destin;
mais il n’y a que les supersticieux qui ne voient pas la Liberté.
Rien qu’un rêve
Le 7 juin
La mince réalité du rêve a toujours été plus
solidaire de mon âme, plus résistante aussi, malgré sa
terrible fragilité, que les autres composantes de la réalité.
Alors même qu’hier je me sentais tomber irrémédiablement
dans la crevasse du désespoir, que tous mes membres, saisis de convulsions
incessantes, tremblaient au-delà de l’épuisement, alors
que mon sang palpitait vivement contre mon estomac, et que mon cœur semblait
positivement hésiter à poursuivre sa tâche vitale, alors
que mon être aurait voulu se vomir et dépérir entièrement,
se dérober à tout prix d’une tristesse inouïe, anéantissante,
et se sauver brutalement de lui-même dans une sorte d’évanouissement
absolu, un rêve est venu me visiter cette nuit – un rêve
sensuel et réconfortant comme la vie n’en délivre qu’aux
moments où la seule possibilité alternative (et en quelque façon
concomitante) est la mort.
C’était en Irlande, ou peut-être en Angleterre (je n’ai
pas un souvenir assez exact de l’accent pour pouvoir le déterminer).
J’étais accueilli dans une maison où le père, la mère,
le fils et la fille aînée parlaient le français presque aussi
impeccablement que leur langue naturelle. Je n’ai aucune idée de
ce que je venais faire là, ces gens n’ayant d’autre raison
de me laisser séjourner chez eux qu’une hospitalité sans
raison, comme résultant d’une amitié profonde datant d’une
vie antérieure. Peu avant, je crois bien (mais la confusion du réveil
et une immense douleur chargée d’une armée de souvenirs refluants
me privent de certitude), je me trouvais avec Raphaëlle, sous un soleil
diffusé à la manière d’une brume, dans un wagon de
tramway circulant à une altitude assez élevée au-dessus
de la ville. Les détails circonstanciels m’échappent, mais
j’ai senti qu’elle disparaissait mystérieusement dans la lumière,
me conduisant ainsi malgré elle vers la maison de mes nouveaux hôtes.
Sur le pas de l’entrée, j’ai été accueilli par
le père, et discuté de je ne sais quoi avec lui, d’abord
en français, puis en anglais. D’autres choses ont eu lieu juste
après (peut-être ai-je brièvement et très amoureusement
revu Raphaëlle dans une chambre : je vois un bâtiment – un hôpital,
une académie, un couvent, je ne sais plus – très lumineux,
dont les murs et les occupants semblent eux aussi faits de lumière).
Et soudain je me retrouve dans une atmosphère nouvelle : c’est sous
une moitié du toit incliné de la maison, percé d’une
simple et brillante fenêtre. Je suis dans la chambre de la fille aînée,
d’une ou deux années plus jeune que moi. Tout est lambrissé de
bois vernis, tout est chaleureux et disposé comme dans la cabine d’un
beau voilier. Tout est paisible et tout m’attire. La fille dont j’ignore
le prénom est assise sur son lit, les jambes nues repliées contre
elle. Ses cheveux ténébreux légèrement attachés
mais exprimant toujours un vague relâchement qui en préserve tous
les serpentements naturels me perdent dans une agréable rêverie.
Sa taille est suffisamment inférieure à la mienne pour m’inspirer
la confiance secrète de possibles embrassements qui conforteraient son
envie de se sentir abritée contre moi. Elle porte simplement un T-shirt
et des knickers à la garçonne de couleur noire. Sa pose traduit
une langueur sans afféterie mais semble abandonnée à une
quiétude non dépourvue de la conscience intime des charmes puissants
qu’elle exerce sur moi.
À peine cambrée sur sa guitare, elle joue un air entraînant
et triste, traversé d’élans énergiques émanant
directement du caractère ferme et déterminé de son âme,
et cependant mêlé de modulations revenant d’une région
familière des plus grandes souffrances. Ses yeux restent cachés à ma
vue, mais je devine qu’ils se fixent davantage sur de certains sentiments
pensifs creusés à l’infini que sur son instrument ou tout
autre objet environnant. Son esprit est ailleurs, cherchant sa musique et ses
intonations dans une source très lointaine remplie de fatalité.
Pourtant, je sens qu’elle sent que vers son art et sa profondeur toute
ma personne physique et spirituelle est tirée comme par des aimants. Glissant
et se dissimulant sous ses paupières patientes, la flamme noire de ses
yeux doit à la fois consumer la violence primordiale de ma peine et contenir
l’ardeur illimitée de mon désir. Toute sa dévotion
me porte. Son pouvoir consolateur lutte à une distance incalculable mais
elle sait que c’est par là même qu’elle a le plus de
chance de venir me conquérir.
Les démons de l’état vigile rendent impossible le souvenir
de cet air et ma mémoire ne peut reconstituer que l’effet subjectif
et prodigieux qu’il a produit en moi. C’était un air charnel
et purificatoire, préludant à une jouissance érotique d’autant
plus certaine que sa promesse constituait clairement la matière même
de la mélodie; c’était, en même temps que le chant
terminal d’un défunt amour, l’accompagnement consentant de
la naissance d’un nouvel amour et de l’accroissement de mon ardeur.
Je sais que c’est là un rêve que mon actualité ne fait
qu’infirmer. Mais cette fille sans nom n’est pas absente, car elle émerge
du fond de son inaccessibilité nocturne comme une possibilité future.
De même que, me tournant à moitié le dos et me privant de
son regard, ses gestes cryptés et sa douce musique m’invitaient
formellement – sensuellement – à délasser mon cœur
dans la contemplation active de son corps animé, à laisser mon
regard se reposer sur ses formes berçantes et la peau découverte
de ses épaules, à faire naufrage dans le désir de sa chair
encore réservée, elle m’offre maintenant l’espérance
indestructible dont elle est la maîtresse et la jumelle. Le jour et la
réalité peuvent bien en dissiper toutes les images, je n’en
sens pas moins qu’elle a vraiment vécu en moi et que je peux m’appuyer
sur la promesse qu’elle m’a délivrée cette nuit pour
tenter de recommencer à vivre.
Éclats de rire
Le 4 juin
Vers six heures de l’après-midi, sous ma fenêtre, sept
jeunes Américaines éclatèrent de rire, sans que je parvinsse à entendre
le motif de cette hilarité soudaine; un violent frisson parcourut ma
colonne vertébrale, me secouant ainsi de part en part, et tout mon corps
fut saisi d’une mystérieuse paralysie; car le timbre du rire des
jeunes filles n’était pas celui de sept personnes seulement, mais
d’une multitude de créatures; et ces rires, dont les inflexions
firent explosion à travers le ciel avec une gaieté convulsive
et stridente, infligèrent à mon cœur les déchirements
infinis de mille et mille désirs inassouvis.
Les gestes de l’amour
Le 7 avril
L’amour…
Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le
font.
À
partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.
Pierre Desproges
Moi, l’amour me donne envie de parler1, même s’il arrive
souvent, lorsque je le « fais », qu’il me donne envie de
me taire ou, plutôt, qu’il tienne lieu de parole. C’est en
effet un cliché révélateur qui nous fait dire que l’amour
charnel est un dialogue des corps. C’est aussi l’évidence
du baiser : nous embrassons l’être aimé non pas tant pour
le faire taire (pour lui boucher la bouche ou la lui faire boucler), mais pour
combler dans la chair ce désir, cet amour qu’aucune parole, si
tendre et musicale soit-elle, ne suffit à incarner. Plutôt que
de parler, je veux t’embrasser maintenant parce que je sens à quel
point nos lèvres sont en peine de délivrer un lot de mots qui
feraient le tour de l’infini de notre désir et traduiraient toute
la force indiscernable de notre amour. Je t’embrasse, te mange, te dévore;
non pour engloutir ton discours, qui me plaît et me dit sa ferveur et
avive mon ardeur, mais pour te faire sentir cette faim qui me tenaille et me
dévore si bien que tes mots d’amour seuls ne me rassasient plus
et réclament comme aliment et complément la source directe de
tes lèvres et de ta langue – de ton corps tout entier.
Le baiser, ce délice qui advient lorsque les lèvres ne disent
plus « Je t’aime et veux m’unir à toi » mais
réalisent ce vœu, se mue alors en embrassement généralisé,
en caresses contagieuses et vertigineuses. Je crois que les sexologues, ces
guérisseurs de l’entre-jambes dont le titre lui-même a tout
d’une maladie, nomment « préliminaires » le processus
ainsi amorcé. Pour ma part, je préfère parler de variations
caressantes, d’accroches, de préludes, etc.
Les amants corps à corps, de sueur ruisselant,
Se couchent dans le lit, là, tout près l’un de l’autre,
Tout près, tout près… Et là, c’est comme un
côte à côte,
Ce sont des entrelacs lents et très langoureux,
Des lilas blancs et bleus, des reflets vaporeux…
Et là, les amoureux, délaissant la cohue,
Se pressent au soleil qui brille dans la nue !2
« Prélude » n’est pas même un terme très
heureux, ni tout à fait exact. Bien sûr, nous nous caressons mutuellement
pour entrer dans le jeu dont nos deux désirs sont les instruments, pour établir
et raffiner un accord des corps et préparer leur harmonieuse réunion.
Mais le mot de « prélude » laisse entendre que les caresses
extérieures ne sont qu’un apéritif, précédant
l’événement principal de l’intromission, comme si
cette marque intérieure d’affection que nos deux sexes se donnent
l’un à l’autre, cette caresse la plus intime de l’un
par l’autre, de l’un en l’autre, et la double jouissance
qui s’ensuit (lorsque le doigté, l’all’unisono des
deux amants est assez cadenzato, en mesure !) étaient le but
final, l’al fine de la partitition.
Il me semble au contraire que le coït n’est ni simplement l’événement
principal de la liaison charnelle, ni sa fin. L’étymologie latine
de « coït », co-ire, suggère d’ailleurs qu’il
est un « aller ensemble », c’est-à-dire un départ,
un cheminement, plutôt qu’un terminus (« Tout le monde descend
! », chacun redescend de son côté, de son brûlant
nuage, empoigne son oreiller, tourne le dos, grogne un « Je t’aime » presque
désolé, teinté de ressentiment, comme si Eros avait abusé de
nous pour parvenir à ses fins : « Terminus ! Voici la nuit. Nous
y sommes… »).
Le coït est un départ, un embarquement; tout comme les variations
caressantes qui le précèdent et (parfois !) le suivent… Les
deux amants sont en partance. Ainsi ils s’en vont l’un vers l’autre,
l’un à travers l’autre, ils se pressent l’un contre
l’autre, se tâtant, tâtonnant, se heurtant presque : ils
se cherchent ou plutôt ils cherchent ensemble. Que cherchent-ils ? À coup
sûr, ces deux êtres incompréhensibles dont j’aimerais
pénétrer le secret, ces naufragés à la dérive
l’un à la surface de l’autre, emportés par l’invisible
torrent de leur désir, toujours s’agrippant désespérément,
toujours plus fort, à l’embarcation vacillante, et finalement
insaisissable, de leurs corps, ont une quête plus haute, plus éprouvante,
plus triste aussi, peut-être, que celle de purs jouisseurs, une quête
plus générale, plus mystérieuse, autre que le plaisir
brutal et fugace. Ils cherchent une éternité qu’aucune étreinte
(dont elle est l’anagramme ironique et provocateur) ne peut délivrer. « Tirer
son coup » conduit d’ailleurs toujours à tirer conjointement
l’amère leçon de l’orgasme : il n’y a de jouissance
terrestre que dans l’épreuve de sa propre abolition; autrement
dit, le désir des amants expire dans la chair pour éclater aussitôt
au delà d’elle, dans l’éternel dont elle n’est
que le reflet, le diminutif, l’aperçu, l’apéritif,
etc. et pour se révéler dans son élément insatiable,
infini, illimité. Nous commençons à faire l’amour
lorsque nous cessons de « tirer notre coup ». Nous faisons l’amour
lorsque nous affrontons l’énormité de notre désir
et mettons à nu sa longue misère. Je m’accroche et m’ancre à toi
parce que j’ai peur, parce que mon amour me déchire : la mer de
l’amour contre moi se démonte. Dans notre corps-à-corps,
nous luttons contre la tempête colossale du désir qui nous ballotte
et nous transporte inlassablement et à laquelle nous sommes condamnés.
« Il y a dans l’acte de l’amour une grande ressemblance avec
la torture3 », la chasse et la lutte, tant il est vrai que les deux amants,
dans leur étreinte et leurs ébats, vont au devant d’un inconnu
monstrueux qui est tout à la fois l’immensité de leur désir,
l’incertitude de l’avenir et la menace de la mort. Reniflements,
saisissements, agrippements, griffures, morsures, déchirures, transpercements,
halètements, sucions, lèchements, etc. prouvent l’alliance
de l’amour et de la bestialité, de la férocité et
de la prédation.
4
Car nous qui nous aimons, la mort nous environne et rôde autour de
nous; doucement elle advient; d’un coup, elle peut surgir.
Toi que j’aime et que j’étreins, toi dont je sens glisser
sous ma main la peau douce et chaude, toi dont le corps étendu n’est
que l’allégorie sensible et charnelle du temps qui coule entre
mes mains, toujours différent, toujours éblouissant et nouveau,
mais aussi toujours vieillissant imperceptiblement, disparaissant grain après
grain, instant après instant, dans la lumière de mon regard,
tu vas t’éteindre un jour et tu ne seras plus. Je t’étreins
parce que je t’aime, parce que je ne veux pas te perdre et parce que
je sais que je ne peux pas ne pas te perdre : la vie ou la mort nous séparera.
Je t’étreins dans le désespoir de l’instant parce
que je sais que je ne peux t’étreindre pour l’éternité.
L’éternité chatoiera seulement dans l’irréversibilité de
ces moments fragiles et fuyants que nous passons et partageons ensemble, comme
deux pauvres des miettes de pain. Nos deux corps sont ce pain et il est heureux
que nous le mangions communément, mais il n’en restera plus rien.
Seulement la force indépassable d’un partage voué au néant.
Je t’étreins pour demain, pour notre solitude et notre malheur à venir.
Nos étreintes de quelques instants doivent valoir pour l’éternité :
telle est leur misérable grandeur, leur noblesse dérisoire. L’union
de nos corps aboutira peut-être à notre reproduction, mais celle-ci
n’est rien par elle-même, n’est rien en comparaison de nos
cœurs qui dans nos corps et par nos corps auront imprimé cette
déclaration d’amour silencieuse et désespérée
jetée en défi à l’éternité… Car
ce geste est éternel et divin, quand bien même il n’y aurait
ni éternité ni Dieu.
Tu es dans mes bras et chacune de mes caresses sent la mort qui vient. Un jour,
nous ne pourrons plus nous embrasser, voilà pourquoi je t’embrasse
maintenant pour demain, pour notre solitude et notre malheur à venir,
voilà pourquoi je t’embrasse comme je voudrais t’embrasser
encore lorsque l’un de nous deux sera mort. Oui, en quelque sorte, je
fais l’amour avec toi comme un mort et comme à un mort, pour que
dans la mort notre amour demeure. Quand je serai inanimé, tu te souviendras
et ressentiras mes anciennes caresses. Et si tu meurs avant moi, je saurai
que ton corps sans vie conservera en quelque façon le sentiment de mes
caresses et la force de mon amour. Toute caresse est fausse et incomplète
sans cette secrète résonance de sa fidélité qui
vaut jusqu’à la mort, jusque dans la mort et jusqu’au delà d’elle5.
6
Le rapprochement paraîtra sacrilège aux imbéciles, mais
les amants s’échangent des caresses exactement de la même
façon que la femme pécheresse a pris soin du Christ dans la maison
du pharisien7.
C’est-à-dire en vue de la sépulture.
Toi qui es la femme que je chéris, tu me prodigues des caresses pour
le jour de ma mort. En répandant ton parfum et tes baisers sur mon corps,
tu l’embaumes d’avance d’une charité8 profonde
et infinie. Sous mes lèvres, sous ma main, passent ta chevelure, tes paupières
qui un jour seront à jamais closes, ton visage, tes seins, ton ventre,
tes cuisses, ton corps tout entier. De mes larmes chargées d’amour,
je pourrais mouiller tes pieds, les essuyer avec mes cheveux, les baiser et
les oindre de parfum. Je veux prendre soin de ton corps vivant comme je prendrai
soin de ton corps mort, t’offrir de ton vivant le réconfort que
je procurerai, si je peux, à ton corps défunt, ou que j’aurais
voulu lui procurer, s’il faut que je meure avant toi. Le prolongement
de la caresse et de l’amour charnel est le chérissement éternel.
Nous faisons l’amour comme autant d’hommages par avance à nos
cadavres de demain; consentant à mourir, consentant à vivre…
Je fais l’amour avec toi parce que j’ai confiance en notre amour.
Je m’abandonne à toi et te confie mon corps, à la vie, à la
mort. Oui, je peux m’endormir à côté de toi, maintenant,
repu d’amour comme un enfant. Je peux mourir aussi, car nous nous aimons.
Deux amours, ou deux morts, nos yeux fermés de plaisir… endoloris
de plaisir, de satiété et de confiance… Nous avons connu
ensemble les spasmes de l’amour et de l’agonie. Nous pouvons maintenant
vivre ou mourir : qu’importe ! Nous nous aimons.
Lorsque l’enfant dessine, je le vois guider son crayon vers l’inconnu
de ses arabesques avec une confiance pareille à celle de l’amant,
dont la main, sur le corps de l’être aimé, suit sans dessein
les traces et les circonvolutions imprévisibles et infinies de son
désir.
L’enfant, les amants, esquissent leurs mouvements dans l’inconnu,
mais il règne dans cet élan artistique et naïf une confiance,
une paix insensées, une communion impénétrable. Affronter
sereinement l’incertitude de la destination, dans le dessin d’enfant
comme dans la caresse des amants, est le signe d’une sagesse exemplaire
: il faut avoir pressenti et assumé tout son rôle d’homme
pour se livrer ainsi au sens insignifiant des sens; et pour avoir saisi l’intime
fraternité de l’errance, de la confiance et de l’espérance.
Pour « aller ensemble » et amoureux vers l’inconnu.
C’est une joie rassurante d’assister au travail de ce principe
mystérieux qui forme les dessins et les caresses. Nous, amants et enfants,
enfants-amants, amants-enfants, êtres muets laissant parler la seule
force du désir qui jaillit non pas en deça mais déjà bien
au delà de toute parole, sommes en quête de ces gestes gracieux
dont la forme nous manque : nous nous tirons d’embarras par le rêve
de la forme, à défaut de sa présence et de son exécution
rigoureuse. La caresse comme le dessin onirisent leur incarnation : plus de
tracés précis et consciencieux, plus de perspective… Simplement
le chemin du rêve et de ses métamorphoses. Non pas la schématisation
de nos désirs, mais leur poursuite, leur dérive, leur épiphanie.
Seulement l’avènement fatal et insaisissable de la vie.
______________________
1. L’envie de lire a
elle-même
le désir pour principe intime.
3. Charles Baudelaire, Œuvres complètes (tome I), Gallimard (NRF,
Bibliothèque de la Pléiade), Paris, 1975, Fusées, XI,
p. 619
4. Eugène Delacroix, La Chasse
aux lions, 1855
5. Lire le poème de Quevedo (1580-1645), « Amor constante más
allá de la muerte »
6. La Jeune fille et la Mort de
Niklaus Manuel Deutsch (1517) et d’Edvard Munch (eau-forte, 1894) (Source : http://www.lamortdanslart.com)
7. Voir Matthieu XXVI, Marc XIV, Luc VII, Jean XII
8. Les mots « caresse » et « charité » ont la même étymologie
latine, carus, signifiant « cher ».
Passage de trois couleurs
Le 27 mars
Ce qu’il y a de divin, dans la jolie fille qu’on
ne fait que croiser, c’est qu’elle n’est pas autre chose
que son apparence. Dans ce pub chinois, le seul de Dublin sans doute, j’en
ai rencontré une qui ne fut dans mes yeux que le passage douloureux
et parfait de trois couleurs : sa chevelure blonde, presque aussi éblouissante
et blanche que la lumière, son T-shirt et son jogging bleu-piscine,
et, à ses pieds, comme pour mettre feu à l’ensemble, qui
disparaissait déjà derrière une forêt de buveurs,
beugleurs et bavardeurs, une paire de tennis orange.
La peur de la mort
Le 2 mars
C’est la vie qui me fait peur, pas la mort. Avec l’idée
de la mort, je mesure ma vie, et, principalement, j’évalue si
elle est bonne ou pas. Si elle bonne, qu’importe la mort ! Mais comme
ma vie n’est pas assez
bonne, je redoute de mourir. Car c’est moi qui suis la cause de ma peur.
Pas la mort. Si j’avais le sentiment de faire des choses grandes, bonnes,
saintes, nobles, héroïques, vraiment généreuses,
etc., alors je ne craindrais plus rien, j’aurais confiance en tout,
même en la mort. Mais j’ai peur de la mort parce que je ne suis
pas assez bon.
Ça n’est pas la mort, qui me fait peur; c’est ma mauvaiseté.
C’est ma mauvaiseté qui
est la mort et la peur de la mort. La bonté ne craint pas la mort.
Et ceux qui, comme moi, craignent la mort, ne craignent pas la mort, mais
se craignent eux-mêmes, et craignent pour la bonté de leur vie.
En me souciant de la mort, je me soucie de ma vie.